Les éditions Zédélé publient deux revues d'artistes Rien et Edition spéciale. Chaque numéro est laissé à un artiste invité qui choisit les formes à donner à la publication. Formats, papiers et contenus varient selon les contributions. Leur distribution est gratuite et se réalise dans des lieux publics, ou par abonnement. Leur parution est aléatoire.


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Entretien avec Galaad Prigent éditeur de la revue Rien.
Propos recueillis par Marie de Bouärd (juin 2006)


Marie de Boüard : Comment qualifiez-vous Rien : Est-ce une édition d’artiste, une revue, un périodique, une feuille volante…?

Galaad Prigent : Rien est tout cela à la fois. La définition qu’on peut en donner dépend des différents contextes où la revue apparaît. Comme revue, elle est enregistrée à la BNF et possède un ISSN. Mais sa parution est irrégulière, on la qualifie d’apériodique. Le format de la revue, qui habituellement implique une charte graphique, des rubriques prédéfinies, est ouvert : chaque numéro est l’occasion de redéfinir le format, en fonction des désirs et du projet proposé par l’artiste. Les seules contraintes sont d’ordres techniques : la revue est imprimée en une couleur sur une feuille unique. A partir de cette situation tout est possible et la revue prend des formes et des allures très différentes : carte postale, affiche, livre mince, flyer, journal, dépliant, etc. Rien a tout d’abord été envisagé comme une revue réduite à l’essentiel, c’est-à-dire à quatre pages. Cela pour diverses raisons « économiques » impliquant l’ensemble du processus, de la conception à la fabrication, du financement à la distribution. Nous souhaitions éditer une revue facile à faire et facile à distribuer. C’est dans un second temps que ce jeu sur la feuille est apparu. Et que nous nous sommes insinués dans l’univers du « livre d’artiste », dont nous ne connaissions rien du tout à l’époque. Il se trouve que ce que nous faisions, d’autres le faisaient déjà et, souvent, l’avaient fait bien avant nous. Nous distribuons Rien dans des lieux publics (bars, bibliothèques, halls d’accueil, centres d’arts, etc.) et dans ces lieux, nos publications côtoient les prospectus de toutes sortes. En jouant de la confusion d’un tel voisinage, la revue prend selon nous et en fonction des cas une identité plus ou moins vulgaire, artistique ou politique. Comme la revue est abandonnée dans ces lieux, et compte tenu de sa concision et du peu d’informations qui l’accompagnent, elle reste aussi difficile à identifier. Elle se confond avec des prospectus tout en s’en distinguant légèrement. Il est probable que les questions que se posent les lecteurs-préleveurs dans des lieux si différents amènent à caractériser différemment la revue, pour finalement donner à la publication une identité hybride et ouverte.

MB :
D’ordinaire, les éditions d’artistes (livres ou multiples) restent tirées à petit nombre. A combien s’élève le tirage de Rien ?

GP : Aucun tirage n’est prédéfini. Les premiers numéros se tiraient entre 300 et 600 exemplaires, et aujourd’hui on en tire entre 1000 et 2000. Mais notre souci n’est pas de faire une édition limitée. Si nous avions les moyens de l’éditer à 10 000 exemplaires, nous le ferions très probablement.

MB :
Quel sont le mode et le réseau de diffusion de Rien ?

GP : La revue a été envisagée pour être distribuée librement dans des lieux publics, tout d’abord à Rennes, dès l’année 2000, puis à Brest quelques années plus tard. La revue est aussi présente dans une dizaine de points dans d’autres villes en France. Chacun de ces lieux recevra entre 20 et 30 exemplaires de chaque numéro. La revue est déposée, ou envoyée, et d’une certaine façon nous l’abandonnons. Nous ne savons pas très bien ce qui se passe à chaque fois, si les exemplaires sont pris, jetés ou ensevelis, et si même on les voit. La revue se diffuse également par voie postale, en souscrivant à un abonnement libre. Rien fait partie du réseau Eventaire qui diffuse des revues d’arts contemporains gratuites. Eventaire fait le relais avec quelques points de diffusion présents sur Toulouse, Bordeaux, Selestat, Lyon,…

MB :
Quelle était votre intention en choisissant de publier des travaux d’artistes sur papier et de les distribuer gratuitement dans un réseau de lieux publics ? Est-ce lié à une certaine utopie de démocratisation de l’art ?

GP :
Le goût pour l’édition vient du fait qu’on réalisait déjà un fanzine de BD au lycée. Et comme je le disais plus haut, nous voulions faire une revue facile à faire et facile à distribuer. Car nos expériences en matière d’édition à l’époque nous avaient convaincu qu’il fallait aller à l’essentiel pour pouvoir continuer à faire quelque chose, pour ne pas être dépassé par la lourdeur d’organisation d’une revue normale. Nous n’avions pas les moyens, ni l’envie, de faire une telle revue. La revue s’est développée sans projet véritablement idéologique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas, mais plutôt que nous ne l’exprimions pas. Nous nous sommes rendu compte plus tard de ce que ça provoquait. La gratuité est apparue comme la solution à notre problème de distribution. Avec une revue gratuite, plus besoin de se soucier des stocks, des points de dépôts, etc. Nous venions du fanzine, donc la première cible pour notre diffusion était les points de ventes de la ville (bars et librairies notamment). La revue devenue gratuite ces points de ventes se transformaient en points de diffusion, s’élargissaient à d’autres lieux. Par la suite, nous avons réalisé la pertinence d’un tel dispositif de distribution dans les relations à créer avec le public. Parce que la revue était presque anonyme et énigmatique, parce que nous offrions par le don une image à découvrir, parce que nous créions un rendez-vous aléatoire et surprenant avec un lectorat finalement attentif et curieux, cela en dépit de l’idée que nos feuilles se trouvaient dans la ville comme une aiguille dans une botte de foin.

MB :
La gratuité engendre la perte de la valeur marchande de l’œuvre d’art. Dans le même temps, l’artiste et l’éditeur font « don » d’une œuvre au
public. Qu’implique cette gratuité pour vous ?

GP :
Nous nous sommes rendu compte de ce que provoquait la gratuité en la pratiquant. Nous n’avions alors qu’une jeune conscience politique. Nous étions avant tout dans une pratique intuitive. Maintenant la gratuité apparaît comme un état d’esprit. En ce qui concerne les œuvres d’art, elles sont dévaluées, et c’est ce que nous cherchons par-dessus tout. Pour nous, un prospectus peut avoir autant d’importance qu’une édition limitée numérotée et signée. Même un gratuit est d’une certaine manière unique (chaque lecteur est unique), numéroté (la date de parution inscrit la publication dans un temps et lui donne une « dimension »), signée (c’est bien un artiste qui est l’auteur de cette petite œuvre, n’est-ce pas suffisant?). Le don implique de fait une relation sensible aux personnes. On pourrait relativiser le don en disant que toute œuvre est un don, par l’idée qu’elle fait passer, par l’image qu’elle donne à voir. Mais le don matériel a quelque chose de radical, et il faut le faire, par principe, par provocation, pour la beauté du geste.

MB : Comment choisissez-vous les artistes ? Privilégiez-vous une tranche d’âge, une origine géographique… ?

GP : On me fait des propositions ou bien je propose. Le choix se fait sans critère précis.

MB : L’espace de la page blanche représente-t-il pour vous un espace d’exposition alternatif ?

GP :
Le livre a toujours été alternatif, en marge, libre. Même si un livre ne se fait pas sans contraintes et sans moyens. Un livre offre de multiples possibilités visuelles et plastiques et ouvre sur de multiples espaces. Du reste, je pense que l’alternative réside peut-être essentiellement dans la simplicité de ce moyen, tant sur un plan technique, artistique que logistique. J’aurais tendance à penser qu’un livre vaut une exposition.

MB :
Le nom de l’artiste et de l’édition sont en retrait pour laisser toute la place à l’image. Ainsi, on n’identifie pas d’emblée cette feuille de papier comme étant l’œuvre d’un artiste, mais on pense à l’image promotionnelle ou publicitaire, telle qu’elle circule intensément aujourd’hui dans les lieux publics. Quel est l’intérêt selon vous de cette confusion ?

GP :
La confusion produit le début d’une énigme. Très vite on se rend compte que ce n’est pas vraiment un prospectus comme un autre. Quelques indices participent à ce jeu, parfois un nom, ou le titre de la revue qui intrigue par son ironie (une petite chose gratuite qui s’appelle « Rien »). Et puis d’un numéro à l’autre, le jeu sur les formes, dimensions et contenus liés, participent à créer l’intrigue.

MB :
La possibilité d’être ignoré ou jeté aux ordures fait partie des règles du jeu de ce type de publication. Il existe une part d’imprévisibilité. Que savez-vous de l’utilisation des exemplaires de Rien par le public ?

GP : Nous avons quelques retours, très peu en fait. Ces retours nous permettent d’envisager notre propre histoire, sans être véritablement sûrs de ce qui se passe réellement.

MB : L’économie propre à la production éditoriale vous a poussé à introduire une contrainte dans la forme de la publication : une seule feuille, une seule couleur. Peut-on comparer cela aux contraintes architecturales d’un espace d’exposition traditionnel tel qu’une galerie avec lequel chaque artiste doit composer ?

GP : Oui, probablement.

MB : Des expositions de Rien ont-elles déjà eu lieu ou vont-elles avoir lieu ?

GP : Une exposition a eu lieu en 2003 à Rennes et à Brest. Nous avons proposé de ne présenter que des numéros inédits, en produisant une vingtaine de publications, et sans montrer les anciens numéros.